La chanteuse Annkrist n'a pas perdu la voix (Ouest-France, 6 décembre 2022)
La chanteuse Annkrist n’a pas perdu la voix
Son dernier concert, c’était il y a vingt ans, à Brest (Finistère). Grand fan, Jean-Luc Porquet l’a convaincue de rééditer ses disques. La voix d’Annkrist est inoubliable.
Avant qu’il ne soit trop tard, il faut renter à l’arsenal/La nuit se marre face à l’entrée principale/Faut se prendre à la gorge, de chaque bord être autant/La batterie 7 regorgera de chiens, de loups gisants.
Nous sommes dans les années 1970, une voix singulière monte de Brest, celle d’Annkrist. Ado, elle vit dans le quartier du Polygone, où se côtoient blousons noirs, ouvriers et gitans : « Les garçons y sont plus beaux qu’ailleurs, les filles un peu plus belles… »
Guitare en bandoulière, Annkrist chante dans les cantines, les kermesses, au stade de football. En 1973, la Bretagne remonte sur scène, avec Servat, Glenmor, Tri Yann, Annkrist… Certains voient en elle une Barbara bretonne. Sa voix est unique, ses textes à fleur de peau. Entre chanson française et blues, elle trimballe sa verve et son spleen. Cinq disques sortiront.
« Qu’était-elle devenue ? »
Les vieux détenus se souviennent peut-être de Prison 101. Après un concert de Servat, à l’Olympia, qui l’avait conviée à monter sur scène, d’anciens taulards la remercient. Elle s’étonne. Les prisonniers lui racontent qu’à la Santé, ils chantaient Prison 101 à tue-tête. « Les gardiens ont fini par nous l’interdire. »
Peu à peu, elle tombe dans l’oubli. Son dernier concert, c’était le 24 juin 2003 au Quartz à Brest. À 73 ans, elle vit à Paris.
« Sa voix a quelque chose de magique, elle ne ressemble à personne d’autre, c’est très rare, déclare Jean-Luc Porquet, journaliste au Canard enchaîné. Barbara ? Avec sa voix blues, voilée, je dirais plutôt Colette Magny. Annkrist parle de ses fêlures, de l’abandon, des peines de cœur, elle nous touche sans que l’on comprenne véritablement pourquoi. »
Jean-Luc Porquet avait reçu une belle claque avec le premier disque, en 1975. « Un coup de génie. J’avais aimé aussi les deux suivants, Tendre est ma nuit et Batik original. »
Jean-Luc ne l’a jamais vue en concert. « Ceux qui ont eu cette chance n’en sont jamais revenus. Si je l’avais croisée dans la rue, je l’aurais reconnue. Mais qu’était-elle devenue ? »
Depuis 1979, c’était silence radio. À l’époque, le journaliste qui a aussi travaillé pour Ouest-France et Actuel, plongé dans la new wave et les Talking Heads, a toujours un titre d’Annkrist en tête : Loupi-Loupo, La rue mauve, La route des étoiles…
« Par hasard, j’ai retrouvé sa trace. Elle m’a offert ses deux derniers albums que je n’avais pas, autoproduits, introuvables. Je lui ai demandé de les rééditer. Réticente, elle a refusé. »
Puis, elle s’est laissé convaincre de laisser, à nouveau, s’élever sa voix singulière. Le résultat est touchant, hérisse les poils… Un coffret de ses cinq albums, trente-huit chansons, des inédits, avec des illustrations de Wozniak. À Brest, où elle a de la famille, des amis, on attend son retour de pied ferme.
Enchantée, 3 CD, Cristal Iroise.