Annkrist : « Chanter c’est tenir. » (Jean-Claude Leroy, 29 juillet 2010)
«
Annkrist is alive, she is somewhere living »*.
Parmi
les quelques grands auteurs de la chanson française, elle tient sa
place apatride, secrète, et scandaleusement muette. Ailleurs, dans une
autre langue, celle de Dylan par exemple, elle serait incontournable.
Ici personne ne le sait.
Annkrist a toujours chanté ses propres
textes. Sa mémoire peuplée de multiples refrains qu’elle apprend
d’emblée, à la première écoute, lui assure une langue infaillible, fort
singulière, dont elle use avec exigence. Les chansons lui viennent
naturellement, paroles et musique naissent ensemble.
Après les
Beaux-Arts de Paris et un séjour de deux ans en Afrique, Annkrist se
décide à embrasser la profession. Elle se produit sur scène, souvent en
Bretagne où elle « revient tout le temps ». Diffusant une sorte
de magnétisme cristallin, ses airs comme ses mots produisent de curieux
effets, déconcertent, paraissent peut-être hermétiques. Cependant, la
magie opère, le public se prend au charme.
Pas mal d’années et de récitals s’écoulent avant qu’un premier 33 tours ne soit enregistré. Prison 101
sort en 1975 sous le label d’un collectif de chanteurs et musiciens
bretons, Nevenoe. Quoique vendu seulement par correspondance, il connaît
le succès. On peut y entendre notamment La Rue mauve,** une sublime chanson d’amour et de désespoir.
Prison 101, extrait :
J'ai pas guéri prison 101
J'y retournerai un matin
J'y retournerai c'est pas ma faute
Mais j'y retournerai c'est certain
Prison 101 ou bien une autre...
Parce que tu sais prison 101
Elles sont montées dans mon cerveau
Ouvrir ma voix comme on fend l'huître
Elles sont montées dans mon cerveau
Pour faire des trous dans mon pupitre.
Associée
le plus souvent à certains noms de la scène celtique, Bretagne oblige,
Annkrist n’est pourtant pas une chanteuse folk, comme on peut le lire
trop souvent, c’est plutôt au blues qu’Annkrist emprunterait et rendrait
au centuple. En créant un univers très personnel, poignant, entre
malaise et goût de vivre, onirisme visuel et ferveur féminine, elle
s’inscrit simplement dans le rayon si restreint des « chanteur-poètes »,
quelque part du côté de Leonard Cohen.
En 1978, l’album Tendre est ma nuit est lauréat du Contre Hit-parade de la FNAC. Musicalement plus homogène que le premier, il comprend ce morceau de nuit suspendue qu’est Bizarre Pierrot
et toujours ce partage établi, souligné, entre noir et lumière. Mais
aussi des constats implacables de ce qu’est l’époque. Comme Acier béton :
Acier béton
Petite foutaise
Dans la fournaise
De l’aquarium sis au balcon
[…]
Acier béton
Dans l’étouffoir
Non faut pas croire
Qu’on peut se pendre sans raison
Acier béton
Et petit soleil…
ou encore cette très prenante chanson Les prisons du monde :
Oh mon amour ne t’en fais pas cet hiver encore cet hiver rien n’ira
La coupure de la nuit la douleur tout ça tout ça finira
La joie ânonnée rauque nous apprend à partir
Il n’y a que les prisons du monde qui sont faites pour n’en pas finir
L’année suivante, Batik original, un album aux arrangements plus électriques sort sous le même label, Spalax, qui avait édité le précédent, avec toujours cet univers nourri de lumière vivace et d’étrangeté rêveuse qu’Annkrist continue de coudre avec précision, dans une sorte de murmure émollient qui dit l’angoisse aussi bien que l’amour. Au cœur de ce climat musical presque rock, aussi sur le plan des images – car les mots donnent à voir –, chantée a cappella, Chansons d’amour semble surgir d’un lointain passé médiéval, dialogue intemporel du troubadour avec le monarque.
« Cette étrange fille de Bretagne perdue entre la rue de Siam
et la 42ᵉ rue est une des personnalités les plus attachantes de la
chanson française… » écrit Bayon dans Libération. Dans la rubrique disque de Télérama, on précise : «
L’étrangeté de son univers n’est qu’une impression de première écoute.
Dès la deuxième on sort de la cage, on oublie le mot à mot, on entre
dans ses peintures. »
Il faut alors attendre 1986 pour voir
publier deux albums d’un coup, produits par l’artiste. Les complices
musicaux sont ceux de Tendre est ma nuit et Batik original, Jacky Bouillol et Michel Runarvot, entre autres ; l’accordéon imprègne de chaleur certains morceaux. Ange de nuit et Bleu cobalt
ne s’échappent pas de ce regard spécial qui n’appartient qu’à Annkrist.
Le décor oublie la cité, la nuit urbaine pour trouver le chemin du
désert, de l’Inde, de Venise ou d’Ouessant. Toujours aussi
impressionniste, intimiste, l’écriture enroule les vers sur des rythmes
qui paraissent évidents, tissant de vibrantes mélopées. Combien de
joyaux dans ces deux albums ? Deux presque au hasard : La préférée du harem et Enez Eussa
La préférée du harem, extrait :
Nous aurons des rêves de pain et des rêves d'or
des rêves qui n'ont pas de fin et d'autres encore
granites océans monstres oh non je n'ai rien compris
mais c'est tout ce qui me dépasse qui fait mon prix
En tout cas, le jury de l’académie Charles Cros ne s’y trompe pas. Ces deux albums auto produits – qui ne seront jamais distribués !! – se voient attribuer le grand prix international Paul Gilson 1987. Imagine-t-on un Goncourt attribué à un livre autoédité ? Les albums s’achètent par correspondance ou à la librairie du monde libertaire, rue Amelot, à Paris. Annkrist chante au Théâtre noir, à l’Olympia pour une soirée en compagnie de Gilles Servat et Dan ar Braz. Après 11 ans d’absence, elle se produit dans sa ville de Morlaix, en hiver 1988.
Depuis, les nouvelles se sont espacées, jusqu’à se taire. Il y a
bien, sur un album consacré aux plus belles voix de Bretagne, une
chanson : La beauté du jour enregistrée
à Rennes en 2002. D’autres projets n’aboutiront pas. Où qu’elle soit,
soyons sûrs qu’Annkrist continue à écrire, comme elle respire, « des
chansons infiniment naturelles ».
Tandis que, via les radios
pro-nostalgies et autres recyclages de vieux succès commerciaux, le
marché s’emploie à revivifier les émotions les plus rentables, la
mémoire de certains auditeurs demeure fidèle à des moments pour eux plus
intimes, vivants. Rare, le grand art se plaît loin du bruit, faut-il
pour autant l’ignorer ?
À part la chanson La beauté du jour sur l’album anthologie précité, rien d’accessible à l’auditeur potentiel. Puisse un producteur pertinent prêter enfin l’oreille à ce talent unique, vraiment, et la voix d’Annkrist, celle d’aujourd’hui comme celle d’hier, nous revenir chargée de mots toujours nouveaux. Infiniment.
*
Jean-Claude Leroy (sur son blog de Mediapart)
* Le lecteur a reconnu ici une lourde allusion au titre d’un célèbre spectacle new-yorkais de 1968, hommage à Jacques Brel, Jacques Brel is alive and well and living in Paris.